Il m’en restait un bout mais c’est tarte !

Iona Nunnery, Iona (island), Scotland

Iona Nunnery, Iona (island), Scotland (Photo credit: Wikipedia)

                                                                                                                                                                  

Le temps passait. Quelques mois plus tard, téléphonant à une amie restée au Pays, j’appris par cette amie qui tenait cette information des commères du Comté, que mes grands parents avaient réapparu sur la lande avec un manuscrit sous le bras, les soirs de pleine lune, que le libraire O’Pastor qui détenait nos  écrits finis, orné de mes enluminures avait reçu la visite d’un mystérieux étranger, que ma mère n’était pas ma mère. Je crus perdre la raison et mon départ précipité me sauva de ce fatras d’idioties qui commençait à me monter à la tête, de ces balivernes qui me touchaient malgré tout car mon état psychologique, après l’arrivée de ma mère était bouleversé. J’avais perdu mon île bien aimée, tous mes repères. Mes amies, mes voisins, ma lande et surtout Arthur, mon compagnon. Ma mère me prit un psychothérapeute. Ce n’est pas de cela dont j’avais besoin, j’avais juste besoin de me remettre les idées en place. Mais cette mère, admirée par mon beau-père faisait l’impossible pour paraître une vraie mère. C’était bien vu de s’occuper de sa fille ainsi, en Amérique ! Tout le monde avait au minimum un psy voire deux !

Je vivais alors dans le ranch immense de mon beau-père, dans une résidence surveillée entourée de barbelés, gardée par des hommes armés sans en sortir. Il me fallait reprendre mes études mais je terminais l’année dans un état second, montant à cru tous les étalons, répondant aux courriers d’Arthur et à ceux de mes amies, leur demandant de me laisser le temps de me remettre de mes émotions. Je me défoulais, dans ce milieu fermé, m’occupant parfois de mes petits frères, j’avais la fibre maternelle, moi. J’aurais bien aimé avoir un bébé avec Arthur, je l’aurais soigné.

J’avais un argent de poche qui devait correspondre à trois fois le salaire  d’une employée de maison  et ma mère me conseilla d’aller faire des emplettes dans les boutiques pour refaire ma garde-robe d’irlandaise nigaude.   Les affaires que j’avais sur le dos, franchement, disait-elle étaient de très mauvais goût. « Tu as vraiment l’air d’un sac à patates » : me disait-elle souvent. Pour cela, il me fallait sortir de cet univers protégé et une certaine appréhension me prit soudain.

J’avais remarqué que mon courrier était systématiquement ouvert et refermé avec soin, que mes communications téléphoniques étaient surveillées. J’entendais un clic très léger. Je me disais que c’était une gouvernante un peu curieuse qui écoutait.  Je n’y prenais pas garde mais un jour, en appelant Arthur, je compris à demi-mot qu’il était lui-même surveillé, que son château avait été retourné, que le libraire O’Pastor avait réellement reçu la visite d’un homme posant d’étranges questions. Je pensais aussitôt à ce livre précieux que j’avais mis en lieu sûr et qui commençait à « me brûler les doigts ». Aussi, je demandais la compagnie de l’austère gouvernante  pour me conduire dans les boutiques les plus chics du Texas.

Il est vrai que j’avais recopié à l’identique des lettrines qui se trouvaient sur la trentaine de pages qui manquaient sur l’original du « Book of Kells » et que je possédais, moi. Dérangeant, non ? D’autant que je ne parvenais pas à traduire ces pages. Il me fallait trouver un spécialiste du latin ancien, recopié par des moines et scribes irlandais sur l’île d’Iona, en Ecosse. Ce n’était pas ma première priorité, il fallait surtout que je sache vraiment pourquoi on semblait s’intéresser au livre que je détenais…

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A comme ARTHUR (suite)

Page from the Book of Kells: Folio 114v, Decor...

J’apportais ce soir là chez la famille Herseng, l’histoire d’Arthur tapée gauchement avec une vieille machine Remington et les lettrines et enluminures sur lesquelles j’avais travaillé d’arrache-pied collées en lieux et places. On rit beaucoup, on plaisanta, Arthur se trémoussait sur le tabouret du bar, mal à l’aise, mais ils tombèrent tous d’accord sur la qualité de mes enluminures et de mes lettrines. « Je suis certain d’avoir déjà vu ces enluminures quelque part ! » Disait l’un. « C’est incroyable ! «  Disait l’autre. « Je n’en reviens pas ! » répétait Michel, le père d’Arthur, ces enluminures, on dirait…. « J’y suis – « Le Livre de Kells – « The Book of Kells  »– celui qui vient d’Ecosse, de l’île d’Iona, ce livre sacré, enluminé par les moines aux environs de l’an 800 qui aurait été conservé à l’abbaye de Kells et terminé dans ce Comté du Centre de l’Irlande. Ce livre qui est aujourd’hui à Dublin au Trinity College et que l’on consulte via internet ! C’est le cas Marianne ? Ce n’est pas vous qui avez inventé ces jolies lettres si finement coloriées, vous les aviez copiées quelque part non ? C’est l’évidence même ! » 

-        Non, répondis-je et Arthur, mortifié car ils en avaient oublié ses histoires ne me contredit pas. Il savait, lui, d’où je tenais ces lettres mais il resta discret.

Ils n’insistèrent pas, ils avaient des sujets de conversation très sérieux et très mondains surtout, ce soir-là et ce fut notre secret. D’ailleurs Arthur m’avait offert le livre où je puisais mon inspiration. Personne ne se souciait de ce qui traînait au grenier. Arthur venait de comprendre que ses histoires n’intéressaient personne et à partir de ce moment je comptais beaucoup plus pour lui. Il pressentit tout comme moi que ce vieux livre avait quelque chose d’unique. Nous percevions confusément que nous détenions un objet d’une valeur inestimable, bien sûr sans commune mesure avec celle qu’elle représentait vraiment.

Il montra plus tard à son père ses histoires sans les enluminures. Michel les corrigea en lui disant qu’il devrait les reprendre cent fois mais l’année suivante, (trop rapide !) j’avais fait des progrès en français et je l’aidais un peu plus…Nous avions grandi d’un an aussi et je plaisais toujours à Arthur quoique je le soupçonnais fort d’avoir de nombreuses amies à Paris. Mais je lui restais fidèle comme un bon setter irlandais, roux, obstiné et prévenant.

Je connaissais Arthur depuis maintenant deux ans. Nous avions terminé notre manuscrit, enjolivé de mes enluminures et lettrines coloriées à souhait et le libraire accueillit avec plaisir et amusement notre petit chef-d’œuvre. Il nous promit de faire l’impossible pour trouver un éditeur. Les histoires étaient un peu naïves mais bien écrites car Arthur avait corrigé cent fois sa prose et je me doutais bien que ce recueil de nouvelles avait peu de chance de faire impression. Par contre mon travail personnel intriguait beaucoup. Un des quatre manuscrits disparut bizarrement. « J’ai du l’égarer, » dit 0’Pastor, gêné. Il envoya les trois autres à un éditeur local et nous n’eûmes plus de nouvelles.

 En plein milieu de l’année scolaire, j’avais alors 17 ans passés, une femme aux cheveux décolérés, « une blonde platine » se fit annoncer au manoir. L’effervescence passée, je compris qu’il s’agissait de ma mère qui était de retour au bercail. Elle portait fièrement sur chaque bras deux bébés magnifiques, blonds et potelés qu’elle me tendit spontanément. « Tes petits frères ! » m’annonça-t-elle. Stupéfaite, je lui répondis que je n’étais pas la gouvernante. « Posez-les sur le canapé, Madame ! » dis-je n’arrivant pas à croire que c’était ma génitrice. Elle appela Morgane : « trouvez leur un berceau, Mademoiselle ! » Morgane affolée appela la nourrice et je les laissais se dépêtrer, décontenancée et déçue par cette apparition inattendue  qui me dérangeait. Cette mère que j’avais attendue des années durant m’était devenue totalement indifférente, étrangère. Je cherchais à la fuir et me sentais tellement propriétaire du manoir que je trouvais indécent de la voir ici.

Sans aucune gêne mais avec un certain recul devant mon visage fermé, elle m’annonça tout à trac qu’elle vendait le manoir, qu’elle était mariée avec un texan milliardaire de 50 ans, qu’elle allait le retrouver dans son ranch au Texas, que je l’accompagnais, n’étant pas majeure je n’avais pas mon mot à dire, qu’elle allait replacer les employés bien sûr, (ils étaient devenus mes amis et Morgane n’était pas du voyage) et plus elle parlait, plus je me sentais rétrécir. Je lui dis que j‘allais réfléchir et insistais en peu de mots, sur le fait que ma vie était ici, que tout cette comédie était cruelle. « C’est tout réfléchi ! » dit-elle incisive. Je montais alors dans ma chambre, portée par  une colère épouvantable.

Je réalisais que ma petite vie au manoir me convenait parfaitement, même si j’aimais les voyages, que mes amies me manqueraient terriblement et que je ne supporterai jamais une séparation d’avec Arthur car il faisait de plus en plus souvent le voyage de Paris à ici. J’avais aussi découvert Paris et l’Amérique ne m’attirait pas du tout dans ce genre de circonstance.

J’apparus seulement le lendemain, au petit déjeuner. Monika avait déjà prévenu tous les habitants du manoir qui visiblement étaient désespérés.

« Nous partons dans une semaine ! » m’annonça-t-elle sans état d’âme.

Je fis donc rapidement le tour des mes amies. Abigail, Finola, Sybil et les autres et j’appelais Arthur. Je laissais un message sur son répondeur. Il me rappela dans la journée : « …lorsque tu seras majeure, tu viendras me rejoindre à Paris ! En attendant, prends bien soin de ce que tu sais et de toi, ma chérie ! ». Le « ce que tu sais » était le livre de Kells. Je le mis au fond d’une valise. Le « Ma Chérie » venait juste de lui échapper. Il ne me l’avait jamais dit. Je me sentis un peu perdue et encore plus accrochée à cette île verte…

 

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A comme…

Il y avait là de vieux manuscrits qui se détérioraient. Quelques jours plus tard, en triant tous ces livres merveilleux, je fis une découverte surprenante. Un livre étrange écrit en vieux latin, la première page cartonnée, dorée à l’or fin et enrichie de pierres qui me parurent être des pierres précieuses. Le contenu : les quatre évangiles sans doute et une trentaine de pages supplémentaires assurément mystérieuses. Je choisis ce manuscrit dont les enluminures d’une finesse admirable pourraient me servir de modèle.

Au lieu de flirter comme les jeunes de notre âge, j’apprenais à Arthur avec difficulté car il n’était pas bon dessinateur, à tracer et colorier les lettrines. Il s’appliquait en tirant la langue comme un bébé et je commençais à désespérer.  C’est alors qu’agacé tout à coup par son inexpérience il me proposa d’écrire des histoires en me demandant de les enjoliver de ces magnifiques enluminures. « J’ai toujours été bon en français ! »  Nous allons écrire, comme mon père, toi et moi un roman ou des nouvelles ! » « Pourquoi pas, » répondis-je, « on peut toujours essayer ! » Il me prit dans ses bras et m’embrassa. C’était le premier baiser que je recevais, j’y répondis maladroitement mais j’aimais et je n’attendais qu’une seule chose, qu’il recommençât. A partir de ce moment, je devins totalement soumise à ce garçon, prête à satisfaire à tous ces caprices. Mais, Dieu que la jalousie me rongeait !

Il m’avait annoncé la veille avoir rencontré une magnifique brunette dans son jardin.

Je me doutais bien qu’il s’agissait de Finola, qui prenait l’air de temps à autre pour de pas moisir et dépérir dans sa chambre et je lui avais dit que c’était une pauvre fille, sans le sou. Cela m’avait desservi : « Elle n’en est pas moins magnifique, elle a du chien cette nana ! » Il me regardait de biais en esquissant un sourire et je me promis de trouver très belles toutes les jeunes filles ou les femmes qu’il rencontrerait. « De toutes  façons, j’ai déjà une fiancée à Paris ! » disait-il. « Pourquoi m’as-tu embrassée alors ? » « C’était un baiser amical. Tu sais, Marianne, j’aime tes tâches de son, tu es craquante ! »

Drôle de baiser amical où il y avait mis toute sa fougue d’adolescent. Mais s’il aimait mes éphélides, alors ! Nous allions donc travailler d’arrache-pied, moi avec mes enluminures, lui avec ses histoires, qu’il soumettrait à son père et que je relirai éventuellement pour correction. Cela m’éviterait de penser à notre relation ambiguë, car ce baiser fougueux m’avait complètement tourneboulée. Chaque effleurement, chaque regard d’Arthur me torturaient et je faisais des efforts surhumains pour me contrôler et ne pas tomber dans ses bras. Mais, parfois, nous nous retrouvions allongés côte à côte sur son lit pour discuter de notre activité et je suis sûre qu’il appréciait autant que moi ces moments complices. Ninon venait parfois nous surprendre et pour lui faire plaisir, nous lui demandions son avis sur notre collaboration. « Il faudra demander à papa ! Moi, je n’y comprends rien à vos histoires, mais j’aime beaucoup les dessins de Marianne ! » « Ce ne sont pas vraiment des dessins, Ninon ! C’est beaucoup plus que cela ! » Et elle repartait désabusée en traînant les pieds.

….Après qu’Arthur eût goûté au gratin de saumon de Viviane, notre fée du logis et qu’il me fît remarquer qu’elle n’avait pas tenté de l’empoisonner car c’était délicieux et qu’il le raconterai à tout le monde, (pour contredire la légende qui persistait)  il me parla avec enthousiasme des crevettes au cognac, du jambon fumé au whisky et du gâteau àla Guiness  que son père préparait depuis des années et que je me devais de goûter à moins que Viviane fît mieux !

Morgane et moi, invitées d’honneur, nous rendîmes un soir au château, dans la charrette jaune tirée par un shetland, dîner chez la famille Herseng. Nous apportâmes le dessert et des hortensias bleus et ce fût une soirée de fête comme nous n’en avions jamais eue. Ninon ne voulait plus se coucher  et seul le shetland qui n’avait pas bu une goutte d’alcool pouvait nous ramener en sécurité au manoir. La pluie nous dégrisa mais le bonheur de cette soirée ne s’effaça pas. Il fallut au petit matin raconter à Viviane qui s’occupait aussi de notre ménage, toute la soirée en détail et il me sembla que le manoir se remettait à revivre car les deux jardiniers vinrent aux nouvelles. Il faut dire que leur vie à tous était bien monotone et je me réjouissais de leur donner un peu de plaisir à travers nos récits un peu exagérés, il faut bien l’avouer. Le père d’Arthur se conduisait comme un enfant, c’était aussi un bon vivant, la mère était toujours sur un petit nuage mais toujours prête à rire et Ninon naviguait entre eux, seule et oisive. Mais Arthur s’enorgueillit de voir que je les appréciais beaucoup. Il faut dire que cela me changeait de notre vie quasi végétative dans un manoir où les sujets de conversations s’étiolaient. Nous étions invitées la semaine suivante à une soirée avec des amis français et la joie s’empara de nous.

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A comme Arthur (suite)

Il était là, sur la plage à cette heure matinale. Je l’avais deviné, je l’avais rêvé. Je ne m’en étonnais même pas. Il aurait pu être au chaud dans son lit, mais non, il regardait l’océan et le varech accroché aux rochers. Il cherchait aussi des coquillages. Il était temps que je lui porte secours, il n’avait visiblement pas beaucoup d’imagination. Je cachais ma bicyclette dans les genêts et me mis à marcher sur le sable comme si je revenais d’une promenade au bord de l’océan. Je passais devant lui en le saluant, l’air indifférent.

- “Tiens ! Lança-t-il faussement décontracté, me voyant passer d’un pas rapide. Je vous connais !

 - Je ne crois pas ! Où est votre cheval ? Lui demandai-je.

- Quel cheval ?

- Celui que vous montiez hier !

- Vous devez confondre !

 - Oh pardon ! J’ai rencontré quelqu’un sur un cheval alezan hier, mais il portait une bombe et une jugulaire et nous avions rendez-vous pour une ballade, j’ai oublié son visage !”

Je me trouvais un peu effrontée et menteuse mais je devais tenir de ma mère. Ne jamais lâcher prise !

- “Vous avez de la chance de rencontrer du monde par ici. Moi, hier, j’ai vu une gamine, les jambes à l’air sur un rocher, c’est tout ! Une rouquine comme vous !

- Je suis auburn ! – C’est exactement ce qu’elle m’a répondu ! Je ne vois pas la différence. D’ailleurs, c’était vous ou votre jumelle !

- Oui ! Je me souviens, maintenant.

- Alors, ce cavalier ?

 - Tant pis ! J’irais voir au haras. Il a du avoir un empêchement.

- Je m’appelle Arthur et vous ?

 - Marianne !

- Vous parlez français avec un accent surprenant mais français tout de même !

 - Oui, je l’ai parlé dès le berceau ! Souriais-je.

 - Vous étiez précoce !” Ce furent nos vrais premiers échanges. Je ne le questionnais pas sur son départ précipité de la veille. J’étais sensée ne pas me souvenir de lui. J’avais eu raison de revenir, je n’avais plus envie de mourir. Il logeait durant les vacances dans le château familial, sur la colline, un château médiéval plein de courants d’air. Je l’avais rêvé aussi et il me le confirma.

 - Que faites-vous de vos journées ?

 - En ce moment, je prends des cours de calligraphie et je fais quelquefois de l’équitation mais j’aimerais bien voyager.

- De la calligraphie ? – Oui, je reproduis des lettres médiévales à l’identique ! C’est passionnant mais ça me prend du temps !

- Vous me montrerez ?

 - Si vous voulez ! – Au château, dans le grenier, il y a des tonnes de vieux livres que mes parents négligent. C’est écrit en gaëlique, je suppose. Il y en a de très beaux avec des enluminures, on pourrait…! Mais vous n’avez pas d’amies ici ?

 - Elles sont toutes parties pour les congés, à part Finola, la plus nunuche et la plus adorable qui est cloîtrée chez elle. C’est dommage je l’adore !

- C’est beau, l’Irlande mais j’aurais préféré partir ailleurs, mes parents n’on rien trouvé de mieux que de venir ici pour que je révise mon anglais. Avec vous, je n’ai pas d’effort à faire ! Je parlerai français ! Vous habitez le manoir ?

- Oui, comment le savez-vous ? – Je le sais, c’est tout ! Et vos parents !

- Pas de parents. Ma mère tourne des films aux Etats-Unis. Je crois qu’elle m’a oubliée.

 - Pas de famille ?

- Si, peut-être, à Cork mais je ne la connais même pas !

- Alors, vous acceptez d’être ma cousine ?

Je me sentis soudain légère comme une plume. Un ami, je m’étais faite un ami, un cousin, un amoureux peut-être. J’appris qu’il habitait un hôtel particulier à Paris, que son père écrivait de beaux romans, que sa mère peignait, que sa petite sœur Ninon s’ennuyait au château, qu’il détestait la cuisine irlandaise. Il parlait beaucoup de lui comme le font souvent les garçons arrogants qui veulent cacher leur timidité ou leurs complexes d’adolescent. Nous nous quittâmes à l’heure du déjeuner et en flânant dans la lande, l’après-midi, je ne le vis pas. Je crus de nouveau l’avoir perdu. Je rentrais, pris mon carton à dessin, et partis à mon cours de calligraphie de 16 heures, intriguée et déçue par son absence. Alors, positivant encore, je me persuadais qu’il se cachait pour mieux me découvrir, c’était mieux ainsi non ? J’adorais recopier ces jolies lettres mais dans le cours, je m’ennuyais sans Abigail. Seules, de vieilles filles revêches s’adonnaient à cette passion et nous n’avions pas de sujet de conversation commun. Le professeur me félicitait : « Mademoiselle Marianne, vous avez du talent ! » et les vieilles filles semblaient me vomir encore plus. Je sortais vers 18 heures. Surprise ! Il était là.

- « Faîtes voir, belle rouquine, vos chef-d’œuvres ! »

- Vous alors, vous disparaissez, vous réapparaissez !

- Il faudra vous y faire, ma chère Marianne. Je visite votre île.

 Confuse, j’ouvris mon carton à dessin et tous mes chef-d’œuvres s’étalèrent sur le sol. Arthur en profita pour regarder mes lettres une par une en s’étonnant. Il sembla réfléchir un temps : « Vous m’apprendrez ? ». J’étais dans mes petits souliers. Il semblait y tenir. Il m’invitait à venir travailler dans son château. Pour un garçon timide, je trouvais tout à coup qu’il avait de la suite dans les idées. Et surtout que les évènements se précipitaient…

- Je viendrai vous chercher !

C’est ainsi que nous nous retrouvâmes une à deux fois par semaine dans l’immense chambre désordonnée d’Arthur d’où l’on apercevait l’océan qui battait la falaise, par une étroite fenêtre à double vitrage doublée d’un volet qu’on fermait de l’intérieur. J’installais une vieille table juste devant pour travailler. Il me sortit de vieux livres magnifiques écrits en gaëlique et me demanda de le tutoyer. J’étais au paradis dans cette tour austère.

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A comme Arthur

Dingle Peninsula

Dingle Peninsula (Photo credit: joeforjette)

Looking out from the hills west of Dingle, nea...

Image via Wikipedia

 

            Je fis la connaissance d’Arthur dans un chemin creux et sablonneux de la Péninsule de Dingle, en Irlande, l’île où je naquis. Juchée sur un rocher, les jambes dans le vide, j’examinais, intéressée, ce garçon d’une quinzaine d’années qui comptait tout haut en avançant  tête baissée, les  petites crottes rondes et noires comme des cachous qu’avait déposé dans son sillage un lapin de garenne. Visiblement, il s’ennuyait. Plié en deux, aux dessus des genêts, les mains derrière le dos, il en recherchait d’autres à moins qu’il ne cherchât le lapin, pour l’estourbir.

-        Vous avez perdu quelque chose ? dis-je en français, l’ayant entendu compter dans cette langue.

-        Vous parlez français ? Me répondit-il. Quel bonheur ! Je me promène et vous, vous faîtes quoi là-haut, je ne vous avais pas vue, vous surveillez les estivants ?

-        Les quoi ?

-        Les touristes, les vacanciers ! Descendez un peu pour voir !

Je me râpais les jambes pour glisser plus vite. Il était grand, il était beau… Face à ce magnifique garçon qui me dépassait d’une tête, mon assurance fondit d’un coup, une chaleur intense me monta au visage, mes yeux regardèrent le sol malgré moi. Je me sentis idiote et  devinais que cela se voyait.

-        Mais vous avez plein de tâches sur le visage, c’est normal ?

-        Ce sont des éphélides ! balbutiais-je, cherchant son regard fuyant.

-        Des quoi ? Ah oui ! Des tâches de rousseur, avec la peau blanche que vous avez et vous êtes rouquine en plus ! Une vraie irlandaise, quoi ! Et il regardait au loin, embarrassé.

-        Non ! Je suis auburn, mes cheveux sont auburn, c’est pas pareil ! Rectifiais-je, la voix étranglée.

Je m’apprêtais à ajouter que mon père était écossais, que j’allais sur mes quinze ans, mais c’était trop tard. Mes mots se perdaient déjà dans le vent et le crachin. Il avait disparu. Il courait vers la plage. Qu’avais-je dit, qu’avais-je fait pour le faire fuir ? J’étais consternée. A part les lapins,  les renards,  les bécasses et moi-même, il n’y avait personne dans cette partie de l’île et mon dernier espoir de rencontre humaine s’était envolé. 

            J’étais désespérément seule durant ces grandes vacances d’été. Kaitlin Vaughan, ma meilleure amie, était partie rendre visite à sa tante dans le Connemara, Abigail  Mac Eldrew avec qui je suivais des cours de calligraphie dans le courant de l’année, passait l’été à Rosselare chez sa cousine, Sybil Olligan se languissait en pension dans notre collège, loin de sa famille qui vivait en Australie, quant à Finola Mac Scally, ma  préférée, ma gourde si sympathique, si serviable, qui habitait à deux pas de chez nous, ses parents lui interdisaient toute sortie. Ils attendaient qu’elle ait la majorité pour l’envoyer en France, comme jeune fille au pair. En prévision, elle révisait son français qu’elle parlait fort mal, je dois dire. Je lançais quelquefois des petits cailloux sur les carreaux de sa fenêtre de chambre, je sautais le petit muret de son jardin et nous bavardions un peu. Mais, ce jour-là, je fonçais directement vers le manoir pour m’y musser.

Moi, l’enfant abandonnée par sa mère, n’ayant qu’une gouvernante, Morgane, un peu âgée à mon goût comme compagnie mais que j’aimais comme une mère de substitution, le soir en particulier quand une soif de câlins me prenait, j’avais tout à coup envie de mourir alors que je venais à l’instant même, de tomber éperdument amoureuse sans le savoir.

Je reprenais la direction de ma demeure, me retournais cent fois. Il regardait au loin, immobile, dans la direction opposée. Pourquoi avait-il couru ainsi ? J’eus envie de m’enfermer pour toujours dans ma chambre. J’habitais un  manoir que ma mère, l’éternelle absente, avait acheté il y avait une quinzaine d’années. Cette mère, Monika, une rousse pulpeuse, aux yeux violets, couleur due au lac de la même couleur où elle s’était mirée toute sa jeunesse, avait du quitter très jeune sa famille pour se faire élever par sa tante à Dublin.  Mes grands parents vivaient du ramassage de la tourbe, qui, une fois séchée servait à chauffer les chaumières. Ils étaient très pauvres. Monika, de son nouveau prénom de starlette – Audrey – (je tentais de suivre sa carrière grâce aux magazines américains auxquels je m’étais abonnée) avait pris des cours de théâtre et à dix-sept ans, grâce à sa pugnacité et peut-être à d’autres précieux talents, avait obtenu le premier rôle dans un film anglo-américain, « La Chairde ma Chair », film qui eut un  immense succès sur le nouveau continent. Elle fit très jeune, la connaissance de mon père, un bellâtre aux traits efféminés, au regard de velours, Loïs Armstrong et se maria. Elle le quitta le jour même où elle le surprit en kilt de son clan écossais, tendrement enlacé avec le jeune premier de la troupe. Enceinte jusqu’aux yeux, elle repartit vers son comté natal, acquérant grâce au faramineux cachet du film qui l’avait rendue célèbre, ce manoir de 30 pièces où je vivais, une gouvernante française, une nourrice un peu tarte mais bien brave, deux jardiniers et une cuisinière qui excellait dans les ragoûts de mouton et les gratins de saumon.

Le temps de me mettre au monde dans les plus belles dentelles, d’installer ses parents dans la partie Ouest du manoir et cette femme déterminée retourna à Londres où son destin l’appelait, puis à Hollywood où elle devint une star parmi les stars. Elle m’oublia. Mes grands parents désoeuvrés s’éteignirent à un mois d’intervalle. L’inactivité les avait rendus profondément neurasthéniques et ils se laissèrent mourir d’ennui. Leur mort prématurée troubla profondément le Comté en panne de clabaudages et l’on parla longtemps du décès de mes grands parents dans des termes étranges. On se détourna, on chuchota, des clans se formèrent. On suspecta surtout la pauvre cuisinière et ses ragoûts de mouton frelatés. Il fallait bien que les autochtones  trouvent des histoires à se raconter, dans la morne île ! J’étais encore au biberon ou au régime soupe épaisse et j’avais échappé à la punition suprême. On me raconta toute cette histoire sordide lorsque je fus en âge de comprendre et je pensais que les joyeuses commères du village avaient une imagination morbide, que le fait de guigner perpétuellement derrière les carreaux embués de leurs demeures misérables donnant sur la rue leur était (néfaste) et que leur rassemblement au pub, le soir, enrichissait dans les vapeurs de l’alcool des interprétations sans fondement aucun Je soutins ma douce cordon bleu, éplorée permanente, jusqu’à ce que les rumeurs s’asphyxient. Pourquoi l’affable cuisinière aurait elle souhaité la mort de mes grands-parents ? Quelle idiotie ! Mais la rumeur devint légende et les lieux s’imprégnèrent d’une réputation singulière. Moi y compris !

            Je savais que je n’étais pas orpheline grâce à l’immense poster de deux mètres de haut et de large, déployé sur le mur Est de  ma vaste chambre, représentant Loïs et ma mère le jour de leur mariage. Dans un  magnifique album enrubanné, je pouvais admirer aussi ma génitrice, cette beauté fatale me tenant comme un paquet de viande fraîche encombrant, viande bardée de dentelles qui devaient me chatouiller le nez,  posant manifestement pour le photographe qu’on imaginait séduisant. Je connaissais donc ma maman, en photo. Elle était belle. Elle ne m’avait jamais écrit. Si ! Elle avait écrit à mes grands-parents pour le deuxième Noël passé loin d’eux : « Vous embrasserez Marianne pour moi » mots gribouillés au bas de la carte, carte que je conservais précieusement dans un tiroir. Voilà pourquoi, quelquefois, le soir, je me blottissais contre Morgane, ma gouvernante lorsque j’étais mélancolique.

Gouvernante à qui je racontais ma rencontre avec moult détails. « C’est un coup de foudre Marianne ! Cela m’est arrivé une fois, en France, avec mon Professeur de Français ! » Me confia-t-elle émue. « Je ne l’ai jamais oublié ! Il était marié ! » Et elle sembla partir dans des songes merveilleux. Ah ! L’Amour !!!!

 Je n’étais pas vraiment triste ce soir-là, je voulais mourir. Ce n’est pas pareil. Quand on veut mourir, il y a aussi un peu de colère contre le vent, la pluie, l’herbe verte, tout ce qui vit joyeusement autour de soi. Il y avait un  garçon là-bas dans la lande ou sur la plage, à la nuit tombante, sur un cheval noir qui galopait dans les vagues, les boucles blondes dégoulinant sur son visage mouillé par la bruine irlandaise. Je tentais sans succès de m’endormir sur ces divagations et le lendemain matin, après un petit-déjeuner copieux mais vite avalé, je sortis. J’avais une qualité énorme, je positivais toujours. Ce jeune homme avait eu un accès de timidité, je l’avais mis mal à l’aise et il regrettait ses paroles maladroites, il avait préféré fuir pour ne pas montrer sa gêne ! Voilà ! J’avais retourné le problème dans tous les sens toute la nuit et au petit matin tout était clair dans mon esprit. Cette déduction me convenait parfaitement et m’arrangeait  bien.

J’enfourchai ma bicyclette verte et dévalais le chemin qui menait à la plage, dépassant à vive allure, Madame  O’Flanagan, qui accomplissait péniblement sa promenade matinale en faisant craquer ses articulations douloureuses. Je la frôlais à une telle vitesse que je m’imaginai un instant la voir pivoter sur elle-même, entraînée par l’élan que je lui infligeais et partis d’un grand éclat de rire. Je m’arrêtai brutalement. Non ! Elle était là, accrochée à sa canne, mi-colère, mi-amusée et me cria : « Vous êtes folle, Miss Armstrong  comme votre mère! » C’était certainement une insulte de sa part mais, elle faisait revivre ma mère, je m’imaginais une seconde que j’étais la belle Monika, celle qui faisait chavirer le coeur des hommes. Je m’excusais superbement avec mille courbettes.

… A suivre

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Un vieux texte que je n’ai même pas relu…

UNE IDEE

Julie avait des idées sur tout et surtout des idées. Jules l’admirait en cela car lorsqu’il pensait pouvoir prendre la parole dans un débat, ou dans une banale conversation, il s’apercevait toujours trop tard que la pensée qui prenait corps dans son esprit n’était pas encore suffisamment mûrie pour pouvoir être exprimée. Dans les réunions de famille ou lorsqu’ils discutaient sur un sujet quelconque, sur le bord du trottoir avec les voisins, la pertinence de Julie le prenait toujours de court.

Jules avait le cerveau lent, il fallait bien se l’avouer mais il avait des idées, seulement elles étaient ancrées si profondément en lui qu’elles ne sortaient jamais à temps. Pourtant, il pensait. Il ne parvenait jamais à penser tout haut, hélas ! Il s’apercevait à chaque instant que la femme avec qui il vivait depuis tant d’années partageait les mêmes idées. C’était bien ainsi, car il n’y avait pas souvent de dispute entre eux. Si dispute il devait y avoir, Julie trouvait d’emblée les mots qui convenaient pour calmer le jeu, aussi, il faut bien l’avouer, Jules baissait souvent les bras.

Jules aimait partir en vacances au soleil, il aimait la chaleur qui convenait mieux à ses rhumatismes. D’ailleurs, sur les conseils de Julie, ils avaient pris l’avion la première année de leur mariage pour aller sous les tropiques et le séjour avait été une réussite. Julie avait choisi la destination sur un catalogue. Il s’était dit alors : « c’est exactement l’endroit que j’aurais choisi ! » Depuis, ils y retournaient puisque Julie y avait des amies. Le couple avait eu deux enfants, » pas un de plus » avait-elle dit et Jules se disait toujours qu’un troisième eût été de trop. L’agencement de leur jolie maison avait été composé par son épouse et il se disait, décidément, qu’il n’aurait pas fait mieux et ainsi de suite…

Tout était parfait, trop parfait. Parfois, pourtant il sentait monter en lui comme une frustration, une légère angoisse qu’il gérait mal. Il s’installait dans le fauteuil du salon et cogitait : « je vais prendre de l’avance. Oui ! Je vais tenter de trouver une idée géniale, je n’en manque pas après tout et Julie m’en sera reconnaissante. Cela lui retirera certainement un poids. Je vais prendre une décision en cachette. Je vais l’éblouir ! » Alors il chercha vraiment.

Le 1er Janvier de cette année-là, Jules se décida. Il avait une idée. Une excellente idée qui germait dans sa caboche depuis déjà longtemps ! Il avait mis en cachette de l’argent de côté, en diminuant la consommation de ses cigarettes. Il voulait faire plaisir à sa femme et la surprendre. Bon sang, se disait-il, elle n’en reviendra pas ! Le 31 Janvier de cette année-là, ils se séparèrent, du moins Julie en avait pris l’initiative et Jules se retrouva le bec dans l’eau, dépité et malheureux. Il ne trouvait pas les mots pour la retenir, ils restaient bloqués, quelque part. Elle avait certes mis un mois à se décider mais elle pensait à ses deux enfants, au chien, à la tortue, à la maison qu’il fallait couper en deux, à l’argent qu’ils avaient capitalisé et à toutes ces mesquineries qui vous rendent en général la vie impossible lors d’une séparation.

Il avait eu la malheureuse idée d’acheter une « boîte à idées » qu’il avait scellée sur le mur de l’entrée. Il s’était dit ainsi que peut-être, avec un peu de chance ou même beaucoup, des idées mises dans la boîte, une ses siennes, par exemple, serait tirée en premier et qu’ainsi Julie n’aurait pas à se torturer l’esprit pour une fois. Hélas, Julie avait mal pris cette initiative. Leur relation d’apparence sereine prit une vilaine tournure. Au fil des jours, elle se dégrada, elle vira même au cauchemar. Cette boîte dans l’entrée lui donnait des boutons. Le privilège des idées lui appartenait depuis si longtemps, qu’elle ne supportait pas le fait qu’une idée, si minime soit-elle, puisse venir de son époux. Se remettre en question, permettre à Jules de s’exprimer lui était insupportable. Il se trouvait que depuis quelques années déjà, Julie était la maîtresse de son patron qui était en admiration devant ses idées novatrices qui faisaient fonctionner à fond son entreprise. C’était pour elle le déclic qui lui permettait de quitter ce mari sans consistance. Julie était une femme de pouvoir et ça, Jules ne l’avait pas deviné, l’idée ne l’avait même pas effleuré…

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Elliot

 

Il fait presque nuit. Elliot considère les objets de l’appartement avec effroi. Il les voit rouges. De la lampe rouge vif au vase de verre soufflé où s’étiolent des roses pourpres au canapé en nubuck carmin au centre des rideaux de velours cramoisi. Tous ces merveilleux objets qu’ils ont chinés ensemble : la coupe en cristal de Sèvres écarlate trônant résolument sur la table basse en ébène rougi, le seau à champagne en métal argenté virant au corail, la pendule patère vermeille en bois laqué, la boîte à bijoux incarnat gainée de cuir d’où s’écoulent colliers de perles rares et montres de luxe. La lumière est éteinte. La nuit tombante traverse le voilage avec obstination. Les objets devraient virer au gris, au sombre. Non ! Tout est rouge, rouge sang. Sanguinolent, terrifiant !

Les pieds rivés au sol, les doigts écartés, poisseux, il doit partir et jeter cette machette, il va partir. Il est près de la porte. Il ne porte pas les yeux vers le couloir. Le couloir qui mène au pardon. Il a cessé de pardonner. Il est redevenu le maître, le maître de la situation.

°

Il se souvient, c’était hier encore : il se souvient de ces soirées de gala, Betty à son bras, d’élégantes boucles brunes effleurant ses épaules rondes si délicates, toujours dégagées. Toujours !

 Il y posait la main, en creux, possessif. Cette épaule était la sienne, elle était tiède, chaude, vibrante. Il aurait voulu la cacher à tous ces regards de convoitise.

A leur retour des ces soirées mondaines profondément ennuyeuses mais nécessaires,

nécessaires pour conserver ses relations de travail, elle ôtait son magnifique fourreau de soie noire épousant son corps sublime, le jetait à travers la pièce, replaçait son curieux chapeau de feutre noir cabossé, dégrafait son soutien-gorge et détachait lentement d’un doigt son string noir qui glissait à ses pieds. S’asseyait sur une chaise, la chaise souple où elle siégeait comme une reine, croisait les jambes, faisant crisser ses bas, masquant ainsi son joli triangle noir soigneusement épilé. La lampe du salon placée derrière  la rendait irréelle. Les bras plaqués sur sa poitrine, elle le toisait. Elle avait replacé ses épais cheveux sous son feutre. Son visage d’un ovale parfait se détachait du tableau. Elle dessinait de nouveau ses lèvres, accentuait l’ourlé de la bouche et jetait le tube de rouge au loin. Son cou délicat et sensuel frémissait.

Ces soirs là :

      –    Tu as regardé les autres femmes ! Susurrait-elle mi-boudeuse,  mi-sadique.

-        Tu as encore trop bu ! ajoutait-elle.

-        Je t’ai cherché toute la soirée ! Avec qui étais-tu ?

Elle savait bien qu’il était toujours là, tout près, bien trop près, qu’il la protégeait de tout et de tous, que c’était sa seule princesse, qu’il se serait battu pour elle, qu’il aurait tué pour elle ! Elle savait aussi qu’il s’arrêtait de respirer lorsqu’elle manquait une marche, qu’il ne vivait qu’à travers elle.

Elle le fixait de ses yeux pers. Et lui, incapable de bouger, de se diriger vers la chambre, de se couler un bain, subissait l’ironie de sa compagne. Il transpirait une sueur glacée. Elle n’avait  pas froid, elle aurait pu rester là longtemps, face à lui, figé dans  ce jeu cruel qu’elle lui infligeait. Lui, habillé de velours noir, portant le nœud papillon des grands soirs, si élégant et ridicule à la fois dans son immobilité stupide.

-        Déshabille-toi ! criait-t-elle.

Il ôtait sa veste et elle hurlait :

-        Baise-moi les pieds ! Encore ! Lèche ! Ote mes escarpins, caresse-les, masse-les !

-        Non ! A travers mes bas !

Il savait pourtant  que, fatiguée par ce jeu, elle irait se prendre une douche brûlante, plantant là cet homme objet. Il  pourrait enfin s’extraire de son déguisement d’un soir, se détendrait longtemps dans un bain tiède pour apaiser ses muscles et la rejoindrait dans le grand lit rond où il la retrouverait, déjà sommeillante, la tension envolée, il la prendrait dans ses bras, elle, déjà pardonnée.

Et puis, haineuse, elle se levait, attrapait au vol tous les objets à sa portée les jetait à travers la pièce, les fracassant avec un plaisir mauvais.

-        Ramasse !

II ramassait tous les morceaux de cristal, de verre, tout ce qui était brisé. Lui aussi brisé. Le cœur fracassé, l’âme en miettes. Elle examinait la pièce du regard, avisait un cendrier de porcelaine. Lui ordonnait de le tenir entre ses dents et  de marcher à quatre pattes. Elle partait d’un éclat de rire, rauque, interminable. Les genoux d’Elliott baignaient dans l’eau du vase éclaté, des morceaux de verre lui blessaient les doigts. Il grelottait,  se dégoûtait, incapable de se reprendre, totalement soumis.

Au début, il avait aimé ce jeu. Elle lui ordonnait de détruire les objets choisis au hasard de sa folie. Et tous deux se plaisaient le lendemain à en acheter de nouveaux. Le vaste appartement prenait alors une autre apparence, une autre dimension, leur amour aussi. Il se sentait lié à elle par ce divertissement singulier qui échappait à sa logique. Mais elle y prenait tant de plaisir. Elle avait tant de douleurs profondes à exorciser.

Un immense gigot se décongèle sur le plan de travail. Il est seul, seul face à ses angoisses, à sa souffrance, dédoublé.

Il se saisit d’un long couteau acéré, le plante dans la viande encore dure.

Elle lui apparaît, les yeux fixes, grimaçante, puis explosant de son rire terrible. Il s’acharne. Un trou béant apparaît enfin. Il halète, découpe avec une sorte de délivrance les parties molles. Il la voit se tordre de douleur. Elle ne crie pas. Le temps lui échappe. Il place dans des coupelles les morceaux qu’il extrait de la pièce sanguinolente. Il sectionne avec application sans discontinuer. Plus d’état d’âme. Il faut le faire. Il faut en finir. Il n’a plus le choix. Une hachette de cuisine pour briser l’os central ! Sa force, décuplée lui permet d’achever le travail. Il contemple un instant tous ces morceaux, libéré, presque serein. Il se dirige vers la porte, il va pouvoir fuir mais ses jambes le trahissent.  Le sang. Il en a toujours eu horreur. Qu’a-t-il fait ? Comment a-t-il pu. Il l’aimait tant ! 

La porte d’entrée s’ouvre brutalement. C’est elle, vivante, bien vivante. Il ne comprend plus. Elle cherche la lumière et laisse tomber ses paquets, hébétée. Elle voit tout.  Elle ne rit pas. Elle semble comprendre. Elle ne fuit pas. Comme quelque chose d’humain dans le regard, fugace. Elle n’a pas peur. Elle a compris. Elle court vers la chambre, s’enferme à clé. Il ne bouge toujours pas, lâche la machette puis s’écroule, épuisé, anéanti.

Le temps s’écoule, Elliot retrouve ses esprits, affalé dans l’entrée.

C’est alors qu’elle sort de la chambre, en jean et chemise, déterminée, se dirige vers la cuisine ouverte sur le salon, enfile des gants, sort un immense sac poubelle, jette un à un les morceaux, nettoie, fait disparaître dans le vide-ordure toute trace, aère. L’odeur tiède du sang a envahi tout l’appartement.

-        P-a-r-d-o-n ! articule-t-elle péniblement. « Change-toi ! ». Mais, c’est elle qui le déshabille, l’emmène dans la salle de bains, le frotte sous la douche, lui tend la serviette. Pardon, dit-elle encore.

Elle se dirige à nouveau vers la chambre, enfile une robe, prépare un sac, une valise.

-        Il vaut mieux que je parte, annonce-t-elle. Je détruis tout. Je t’aime 

Il reste là, pitoyable, assis sur le rebord de la baignoire, hagard. Il entend la porte se refermer sur elle. Il ne l’a pas retenue.

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Le cousin Germain

 

Germain  n’a pas pris le bus aujourd’hui. Il rentre de son travail à pied et  marche en slalomant sur le trottoir noir de monde, à l’approche des fêtes de fin d’année. Il a fait une entorse à ses habitudes mais  regrette déjà. Sur le trottoir, il s’aperçoit que les déjections canines sont légion. Il saute par-dessus à la manière d’une danseuse de ballet, en levant les bras ou en faisant un écart la mine dégoûtée. A chaque pas, il se frotte à un quidam dont la propreté douteuse ou qu’il suppose telle, le dérange. Il a l’impression d’attraper tous les microbes, les bactéries et les virus qui volent, de traîner dans son sillage la puanteur additionnée de chaque passant qui le bouscule et s’incruste au fur et à mesure dans son pardessus.

 Dans le bus 21, au moins, il peut se tenir à l’écart, et par la même occasion, s’ informer des nouvelles quotidiennes en regardant le journal par-dessus l’épaule de son voisin, de sa voisine, debout, se tenant à la barre, protégé de la saleté grâce à ses gants de moleskine que maman nettoie chaque soir religieusement. Il lorgne discrètement les quelques femmes avenantes du bus 21. Celles pour qui il est transparent. Toujours transparent, à cause de son regard fuyant sans doute, car Germain n’est pas vilain du tout. Puis, il observe par la vitre embuée, en faisant un  « Zig » rapide et parfois un « Zag » pour agrandir son champ de vision, selon son humeur, du bout de son index ganté, le paysage monotone de cette ville grise de banlieue aux murs tagués. Les seules jolies couleurs de la ville pour tout vous dire.

 Tout excité,  il s’imagine lui aussi,  maculant les murs ternes, la nuit, en cachette. Autrefois il dessinait bien et  faisait aussi de jolies peintures à l’école primaire,  il n’a sans doute pas perdu la main. Depuis quelque temps, Germain se surprend, dédoublé, dans un autre Univers, exécutant avec avidité sur un mur vierge, le petit muret situé face à son appartement par exemple, des femmes nues, aux seins énormes, pointés vers le ciel, dotées d’une chute de reins interminable et suggestive, refoulant par là-même, ses angoisses existentielles : « Ca me ferait du bien, tout de même ! » renâcle-t-il.

Alors, il marche dans le but de se défouler et d’oublier ce qui le démange si fort depuis quelque temps : repeindre en couleurs vives le muret de l’école primaire décrépit face à l’appartement qu’il partage avec sa mère. Mais pas n’importe comment ! Il y placerait, des créatures lubriques, emmêlées les unes dans les autres, une poitrine par là, une fesse charnue par ici, une cuisse musclée ailleurs, de toutes les couleurs, dans des positions invraisemblables. Il sait comment, il lui arrive parfois d’acheter des magazines « pas  piqué des vers ! », des magazines, cochons quoi ! Et de sa fenêtre de  chambre qui donne sur l’école, il pourrait tous les soirs, à la faveur du néon du lampadaire qui baigne le trottoir sur plusieurs mètres, « se faire plaisir » en goûtant visuellement son chef d’œuvre. Il en bave d’avance. Cela donnerait du piment à sa vie, des instants de jouissance et de toute puissance, protégé par ses rideaux de dentelle bleue.  Il a préféré marcher ce soir, pour  tenter de calmer ses ardeurs, ses tourments, mais surtout parce que, malgré tout, il a dans l’idée d’examiner de près en rentrant, le muret en question, le petit mur qu’il a choisi pour cible, le petit mur de l’école  où les mamans conduisent chaque matin, à l’heure de son départ pour le bureau, leur rejeton et il aimerait tellement, se projetant déjà dans l’avenir, discrètement, biaisant de la prunelle, surprendre un regard de mère outrée à la vue de ce muret barbouillé d’obscénités. Ca lui déclencherait un renflement sous la ceinture, pour sûr ! Il s’en réjouit déjà ! Seulement, oui, seulement, il aura quarante ans bientôt et s’il se fait prendre à peinturlurer le muret, lui, l’homme transparent mais digne tout de même dans sa transparence, de l’avenue des Tilleuls – qui n’a jamais vu l’ombre d’un tilleul – l’homme irréprochable, qui, s’il se fait pincer,  va passer pour un imbécile. Il ne sera plus du tout transparent pour le coup ! Et comme il avance tête baissée, en réfléchissant, il se fait bousculer et ça, vraiment, Germain, Il n’Aime Pas Du Tout.

 

Ce retour pédestre au bercail n’a pas eu vraiment raison de sa folie ordinaire. Il se prépare, comme à l’accoutumée à retrouver sa vieille mère qui lui a préparé comme toujours un excellent repas. Un bœuf en daube ou un poulet aux olives. Il rêve de fast-food, de kebab, de repas pris à l’extérieur avec des amis, dans l’euphorie. Il n’a pas d’ami. Il n’a pas d’ami et il n’en veut pas, en fait. Les amis vous serrent la main ou vous la posent sur l’épaule. C’est une situation insupportable !  Il se contente de rêver. Déjà à l’école primaire, petit garçon trop propre sur lui, il ne supportait pas qu’on le touche, il avait peur de salir ses vêtements et le simple contact d’une peau sur la sienne lui donnait la nausée. Mais aujourd’hui, il amorce en pensée, un virage qui s’apparente à une crise d’adolescence. Il a besoin d’aventure, de fantaisie plutôt, une fantaisie particulière en relation avec le sexe féminin, semble-t-il. Alors, il délire, il divague, il débloque… Il ne sait plus où il en est !

 Il a l’impression que ses chairs vont exploser s’il persiste à vivre ainsi. Sans un faux pas, sans jamais un mot plus haut que l’autre, sans escapade farfelue qu’il n’a pas fait enfant pour ne pas déplaire à maman. Ses collègues de travail, tous casés, se moquent dans son dos. Chacun choisit théoriquement sa vie, mais a-t-il vraiment choisi la sienne ? Dans son bureau de la rue Balthazar où il est entré comme gratte papiers à dix-huit ans, dans cette société d’import-export, il est toujours resté fidèle à ce bureau et à ce grade de sous-fifre comme il est resté fidèle à sa maman. Sur le mur, une pâle photo en noir et blanc de l’appartement de la rue des Tilleuls et sur le bureau, dans un joli cadre, maman à trente ans avec une mise en plis toute fraîche et un joli fichu sur la tête qui mettent en valeur son visage juvénile.

Ce soir encore, il s’endormira dans son lit une place, dans ses draps bleus ciel bien repassés, la tête dans l’oreiller, les bras pendant de chaque côté du lit, repeignant en rêve le mur de l’école de créatures lascives.

Au petit matin, il s’apercevra confus que ses draps sont encore souillés. Il les mettra au sale mais maman découvrira  « la chose » et pensera que, décidément, son grand garçon a besoin de prendre son envol. « Je l’ai trop choyé, trop couvé depuis la mort de son père! » se dira-elle.

°

Maman a eu une idée de génie ce soir-là, du moins en est-elle persuadée. Elle est allée au restaurant du coin réserver une table pour trois personnes et elle en frétille d’avance sachant que Pauline, l’invitée, a toujours eu un faible pour son cousin. Aussi, Germain aperçoit-il de loin, devant son immeuble, deux ombres vaguement éclairées par le lampadaire, celui qui éclaire si bien le muret de l’école et si mal les portes des immeubles. Deux femmes dirait-on. Il en oublie son muret. Intrigué, il avance prudemment. Maman vient à sa rencontre et avoue, toute joyeuse : « J’ai fait une folie, je vous ai invités pour dîner à l’extérieur ! C’est bientôt Noël, il faut se divertir ! » Maman Marguerite, a  organisé cette soirée sans prévenir Germain, sur un coup de tête et surtout parce que les draps bleus perpétuellement tachés lui causent bien du souci. Pauline, la cousine germaine de Germain, en mini-jupe, attend depuis un bon moment en se tenant d’un pied sur l’autre pour se réchauffer, tout près de tante Marguerite qui lui raconte les mille et une péripéties, et quelles péripéties, celles de son fils chéri, toujours égal à lui-même. Elle ne sait pas très bien pourquoi Marguerite l’a invitée mais ça lui fait une sortie. Elle a pris le bus 21 qui s’arrête devant l’école primaire, face à l’appartement de son cousin Germain.

 « Bonsoir ma cousine… ! » clame Germain faussement joyeux, la reconnaissant à ses jambes droites comme deux poteaux. Déjà, petit, allongé sur une couverture proprette, dans le jardin de ses oncle et tante, il visait avec sa sarbacane les longues guiboles de Pauline, sûr d’avoir l’autre s’il ratait l’une, car Pauline restait des heures entières, les doigts dans le nez, sans bouger, plantée dans l’herbe à ne savoir que faire. Pauline est une grande saucisse plate si peu avenante que les hommes détournent systématiquement le regard. Malgré de nombreuses tentatives, et beaucoup d’acharnement, elle  n’a jamais réussi à conquérir  un mâle si laid soit-il. Elle a maintes fois tenté la chirurgie esthétique mais aujourd’hui, elle a un visage de belette statique, totalement inexpressif.

Maman les place l’un en face de l’autre avec une insistance à peine marquée et soudain, Germain remarque le visage de sa cousine. Il ne la reconnaît pas vraiment. Son faciès de belette lui rappelle la vilaine bestiole qui l’avait mordu, enfant, alors qu’il passait de longues vacances d’été à la campagne chez tonton Maurice. Il a envie de hurler. La plaie de la morsure s’était infectée et il est persuadé que Pauline dans un bond de carnassière affamée va se jeter sur lui, par-dessus la table. Mais sa bonne mère converse pour trois, bien haut, en feignant une joie si peu naturelle et pas vraiment communicative que le bruit de fond étourdissant finit par envahir le périmètre imparti et le rassure un peu. Pauline boit toujours des yeux son cousin germain, surtout de l’œil droit, car elle a toujours cette coquetterie dans le gauche. Il faut reconnaître qu’elle se languit vraiment d’être esseulée et que ça la travaille tant que le premier idiot venu l’aurait remarqué.

C’est une soirée aux chandelles avant l’heure de Noël pour se mettre dans une ambiance festive et Germain a beau placer une bougie entre Pauline et lui pour éviter de croiser cet œil cyclopéen et insistant tellement le désir l’agrandit, la bougie se déplace toute seule semble-t-il, et Pauline, avec son petit doigt, fait un va et vient sur le bord de son décolleté, tout en papotant, l’air de rien,  montrant par là-même la naissance d’une opulente et ferme poitrine. Germain reconnaît que c’est là un bien joli attribut et prend son stylo pour faire un croquis sur la nappe en papier, des seins épanouis de sa cousine. « Que dessines-tu, mon chéri ? » demande Marguerite. Balbutiant, Germain répond : « Une paire de lunettes, maman ! Enfin, je ne sais pas au juste, j’aime assez croquer les courbes !» La réponse de Germain détend l’atmosphère. La conversation jusque là insipide s’oriente vers des cours de dessin que les deux cousins pourraient prendre ensemble à la Maison de la Culture du quartier. Germain pense aux fusains qui tâchent les doigts, aux crayons gras salissants qu’il faut perpétuellement tailler, aux pastels qui s’incrustent dans les ongles et il se voit tout à coup, cagoulé, avec une bombe de peinture devant le mur qui le hante. Il a une soudaine envie de planter là ces deux femmes qui l’insupportent pour aller commettre son forfait. Alors, il avale, coup sur coup, lui qui a si peu l’habitude de boire, son verre de vin puis d’autres qu’il se sert sans proposer à ses voisines. Marguerite, offusquée par l’indélicatesse de son fils, demande un autre pichet, sert un verre à Pauline qui l’avale d’un trait et en redemande d’autres.

D’interminables sanglots secouent la carcasse de Pauline. « Je me marierai jamais ! » pleure-t-elle. Marguerite se jette à l’eau, si l’on peut dire et annonce : « Mariez-vous, les deux cousins ! Vous êtes faits l’un pour l’autre ! Vous vous connaissez si bien ! Vous en mourrez d’envie ! »

Germain, excédé et saoul comme un pape, quitte pour de bon la table. Il court vers l’appartement et va chercher ce qu’il a caché au fond d’un placard, une salopette, une cagoule et un sac contenant des bombes de peintures. Vêtu comme un voyou, il se précipite vers le muret et commence à tracer ses créatures. Pas si facile ! Il ne s’est pas entraîné ! Il persévère. Personne en vue, il s’applique. Il se régale, ô comme il se régale ! Il fait au mieux. Les vapeurs de l’alcool lui brouillent la vue mais un grand bonheur l’envahit.

Le bruit strident d’une sirène fend la nuit. Derrière ses carreaux, l’insomniaque voisine de palier a tout vu. Elle a prévenu la police qui, patrouillant dans le quartier, a rapidement découvert le tagueur. Germain est maîtrisé. Marguerite et Pauline attirées par le vacarme sortent du restaurant, se soutenant mutuellement car Marguerite a terminé le pichet de vin, peinée par la situation conflictuelle. Elles avancent, titubantes, sur les lieux.

 Un policier ôte la cagoule de Germain. Marguerite manque de s’évanouir en reconnaissant sa progéniture.

Après le sermon de la police qui juge la fresque exécrable, la punition suprême lui tombe dessus. Marguerite, histoire de marquer le coup, gifle son grand benêt qui n’en revient pas.

 Germain a écopé d’une sanction délicate. Il exécutera des travaux d’intérêt général le temps nécessaire pour repeindre avec soin, la façade de la Maison de la Culture, de jolies fleurettes multicolores car tout le monde s’accorde à dire que le bâtiment est bien terne et la ville de banlieue a besoin de couleurs.

Depuis cet incident dramatique, le même cauchemar hante Germain. Dans un décor champêtre, une belette coiffée d’un képi s’apprête à lui trancher la gorge. Il se réveille en sursaut, ses draps sont trempés. Il est redevenu énurétique comme il l’avait été jusqu’à l’adolescence.

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Parfum d’enfance

Joyce attrape au vol un livre dans la bibliothèque. Elle va lire et se détendre dans le fauteuil relax du salon, un jus de fruit à portée de main. La pluie tambourine sur les carreaux. Sa sortie est à l’eau. Il est 17 heures, la nuit est tombée. Elle tire les double-rideaux, allume la lampe basse et s’allonge lascivement dans ce fauteuil qui épouse ses formes. Tout est pour le mieux dans le meilleur des salons.
Coupée du monde dans ce décor familier, perdue dans ses pensées aériennes, elle en oublie le livre posé sur ses genoux.

Son regard passe de la poutre en chêne de la cheminée à la table basse puis à la table monastère. Il épouse la pierre de la cheminée, puis le cuir du canapé. Ces matières nobles la ravissent. Un profond bien-être l’envahit dans ce décor qu’elle a construit patiemment au fil des ans.

Face à elle, l’impressionnante horloge comtoise guette ses moindres mouvements. Elle détourne le fauteuil pivotant car le balancier reflète la lumière de la lampe à chaque oscillation. Bercée par le va-et-vient de cette horloge sournoise, Joyce sombre dans un demi-sommeil. Et si, ici et là, dans les campagnes et dans les villes, de nombreuses fourmis œuvrent aux besoins de la planète, courent et s’agitent en tous sens, elle s’octroie un grand moment de plaisir sans état d’âme particulier. S’il ne reste qu’une paresseuse sur terre, c’est elle, et c’est tant mieux ou tant pis !

Le son grinçant qu’émet l’horloge à la demie de 5 heures sort Joyce de sa torpeur. Celle-ci se permet de temps à autre ce genre d’écart. Lorsqu’elle l’a décidé. N’est-elle pas la maîtresse des lieux ?

Dans une fulgurance qui lui échappe, Joyce se retrouve dans un lieu oublié, un lieu délicieux qu’elle avait occulté de sa mémoire. Quel est le déclic qui la propulse de ce fauteuil au jardin de son  enfance ? Le bruit d’un train sans doute, qu’elle croit entendre au loin commun aux deux situations.

Joyce habitait à l’époque une petite maison crépie de rose dans un endroit très calme d’une ville de la région parisienne, avec un jardin tout en longueur. On trouvait dans ce dernier, dans le désordre : abricotier, prunier, cerisier, poulailler, cabinets, oui, les W.C. étaient à l’extérieur, potager, capucines, lilas… et juste derrière la maison, un espace semé de gravillons où l’on déjeunait et dînait parfois par beau temps autour d’une table ronde. On installait alors le poste de radio sur une petite table basse et ce tableau idyllique évoquait une image d’Epinal. Seule ombre au tableau, des yuccas antipathiques postés à deux endroits stratégiques contre la maison qu’ils protégeaient sans doute et avec lesquels elle était en froid. Mais oui ! Leur piqûre était douloureuse et persistante…Et bon sang, qu’ils étaient laids !

Elle s’écorchait régulièrement les genoux, les jeudis surtout, jours sans école. Cette fois-là, c’était le gauche, en tombant de l’échelle qui montait au grenier. Il saignait beaucoup, alors il fallait « équilibrer ». A l’aide d’un caillou pointu, elle entaillait la peau du genou droit,  laissait perler le sang, pas trop tout de même, grimaçait un peu. Le sang  coagulait vite, ça faisait des croûtes et elle se plaisait à les décoller. L’exhalaison de son sang, de sa peau, de ses genoux… remplissait ses naseaux  d’une odeur suave qui l’enivrait. Puis,  elle touillait longuement dans une gamelle, de l’eau, de la terre et des herbes de toutes sortes, cueillies ici et là avec soin. Cette préparation liquide  avec les herbes écrasées qui baignaient au fond, se devait de renfermer un pouvoir cicatrisant ou une propriété secrète que l’avenir  révélerait un jour au monde entier. Ce remède véhiculait en fait  de vilains microbes mais depuis le temps, – Joyce avait déjà quelques années d’existence – elle s’était auto immunisée. Alors, assise, jambes écartées, elle étalait la bouillie délicatement sur ses deux genoux abîmés avec une petite cuillère amputée de la moitié du manche, et une feuille ronde et dentelée de noisetier y était ensuite appliquée. Puis, accroupie,  elle appuyait fortement les compresses avec les deux mains afin que la préparation  adhère mieux.

Joyce avait une passion pour les carottes crues. Son père cultivait plusieurs rangées dans le potager et elle se cachait derrière les fanes, persuadée, à plat ventre dans les tranchées séparant les rangées, qu’elle était invisible de la maison. Elle avançait en rampant comme un petit soldat, sur les coudes et le bout des pieds et choisissait les racines les plus grosses,  les déterrait en creusant doucement avec le doigt autour, arrachait les fanes qu’elle replantait innocemment  à la sortie du trou. Ô fanes fanées qui s’étalaient sur la terre, pitoyables ! Elle les voit encore, dénonçant son forfait. Elle nettoyait les resplendissantes carottes sommairement et les croquait avec délice, avalant aussi un peu de terre. Mais, c’était de la bonne terre ! La nourriture était de qualité !

Soudain, abandonnant sa pitance, elle fonçait dans son univers,  protégé du monde extérieur : excitait avec un bâton la volaille du  poulailler, et observait, cruellement ravie, leur affolement. Elle courait de l’autre côté du jardin, et  respirait à fond le parfum sucré des seringats, des lilas ou des troènes. Jamais lasse de découvrir cet espace qui lui paraissait immense, toujours à la recherche d’un nouveau plaisir. Ignorant où il se terminait, elle se disait : « là-bas, peut-être, peut-être aussi va-t-il plus loin que la haie de lilas ». Elle s’enfermait dans le mystère et s’interdisait d’approcher la haie, histoire d’avoir un no man’s land en réserve à franchir pour quand elle serait plus grande. Le poulailler s’élevait contre le mur, au fond du  jardin où des poules rousses et blanches au ventre rebondi s’octroyaient la faveur de pondre non pas dans leur nid, mais dans les cabinets extérieurs, car ce lieu était tiède et il était fréquent de trouver un œuf magnifique sur la cuvette des W.C. en bois. Son père par égard pour la volaille, n’avait jamais réparé le mur de fibrociment brisé, minuscule ouverture, où les poules dodues se glissaient, comme par magie.

Joyce avait reçu de sa marraine quelques livres dela Bibliothèqueverte dontLa PetiteFadette.Elle avait lu cette jolie histoire une bonne vingtaine de fois et s’en était imprégnée.   « Je la connais par cœur » se disait-elle. Cette histoire me ressemble. Le fond de l’histoire, c’est moi, c’aurait pu être moi. Dans ses rêves les plus fous,  elle aurait tant aimé vivre ses aventures ! Elle s’était approprié le personnage de FanchonLa Fadette. Elleaussi faisait des tisanes pour soigner son petit frère et les gens du village. Cette rencontre n’était pas fortuite. Oui ! C’est vrai, elle n’y mettait pas de terre et fabriquait ses macérations habilement, elle. Aussi, elle devînt son héroïne, son idole, son modèle. Elle délaissait parfois « Sa Fadette » au profit de Croc Blanc, des Lettres de Mon Moulin, de Pêcheurs d’Islande, de Sans Famille et de bien d’autres qu’elle lisait un peu trop vite parce qu’elle préférait Sa Fadette, celle qui connaissait les gués des rivières, celle qui se cachait dans les chemins creux pour épier les « bessons de la « bessonnière » » et qui bénéficiait d’une grande liberté puisqu’elle battait la campagne autant qu’elle le souhaitait tandis que sa grande sœur et elle vivaient en vase clos.

Face à elle, l’impressionnante horloge comtoise guette ses moindres mouvements. Elle détourne le fauteuil pivotant car le balancier reflète la lumière de la lampe à chaque oscillation. Bercée par le va-et-vient de cette horloge sournoise, Joyce sombre dans un demi-sommeil. Et si, ici et là, dans les campagnes et dans les villes, de nombreuses fourmis œuvrent aux besoins de la planète, courent et s’agitent en tous sens, elle s’octroie un grand moment de plaisir sans état d’âme particulier. S’il ne reste qu’une paresseuse sur terre, c’est elle, et c’est tant mieux ou tant pis !

Où est donc passé ce joli roman de Georges Sand ? Un jour, elle le retrouvera et s’installera dans ce même fauteuil, arrêtant les battements de l’horloge en immobilisant le balancier, s’offrant une après-midi délicieuse à la lecture de cette histoire, se replongeant par là même dans ses parfums d’enfance…

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Troublante attirance

The Macchu Picchu, a UNESCO World Heritage Sit...

Image via Wikipedia

Elles me regardent toutes les trois. Les roulettes s’impatientent. Les fermetures me supplient. Les poignées m’implorent…

Mes valises attendent, alignées dans l’entrée. Prêtes pour le grand départ et peut-être le dernier et moi…

Oui, moi ! Je suis là, calée dans mon fauteuil, collée presque, observant un oiseau multicolore picorant le mastic de ma fenêtre de l’œil droit, tout en lorgnant du gauche les valises avachies.

Je le connais par cœur ce pays. Je n’y suis pas allée, certes, mais je le connais. J’ai tout lu, tout vu, tout retenu. Je ne sais plus ! Je ne sais plus si je pars ou non.

Les billets sont en évidence, dans une pochette sur le bureau. Restent trois jours avant le départ mais allez comprendre cette hésitation soudaine.

Il est encore là  le petit oiseau qui vient régulièrement me rendre visite. Il tourne la tête de droite et de gauche. Il me regarde, je le sais. Il se moque. Il me nargue.

Peut-être est-il allé jusque là-bas, lui ! Peut-être connaît-il cette vieille cité perchée sur un promontoire rocheux. Peut-être aussi a-t-il accompagné les trekkeurs sur les sentiers de l’Inca et sur les rives du lac Titicaca, posé sur leurs sacs à dos. A-t-il survolé les lignes de Nazca, sait-il par qui, comment et pourquoi elles ont été tracées ? Il semble bien sûr de lui tout de même, me lorgnant moqueur, du coin de l’œil !

Cela fait déjà trois ans que je rêve d’aller sur les traces du poète Pablo Néruda. C’est bien à la suite de la lecture de cette traduction troublante que ma décision fut prise !

- « Machu Picchu est un voyage à la sérénité de l’âme,

à la fusion éternelle avec le cosmos, là-bas nous sentons notre propre fragilité.

C’est une des plus grandes merveilles d’Amérique du Sud. Un havre de papillons à l’épicentre du grand cercle de la vie. Un miracle de plus. »

La présence des Incas, du moins leurs esprits, paraît-il, se ressent partout où ils ont vécu et je ne saurais expliquer pourquoi cela me touche et m’émeut, pourquoi j’éprouve cette empathie si forte envers  ce peuple mystérieux. Pourtant je suis là, scotchée à mon siège, distraite par ce volatile arrogant ! A ne plus savoir si oui ou non je pars, comme si je craignais de rompre le charme. Comme si j’avais déjà, par la seule force de ma pensée effleuré, touché, respiré chaque pierre de ces murs, ces pierres qui m’intriguaient tant et dont j’ai découvert, admirative, la manière dont ils avaient su les imbriquer. Et s’il n’y avait que cela ! Tout m’intéresse dans ce pays.

-        L’ai-je trop préparé ce voyage ?

Mais s’il pouvait me dire, lui, le petit oiseau de toutes les couleurs ce qu’il a vu là-bas ! S’il pouvait me décrire cette cité, à l’heure où personne  ne trouble les lieus…

Il faut venir le matin de très bonne heure, avant l’invasion des touristes, avant que la brume ne se lève, oui, je sais, je le sais trop, s’asseoir sur un mur de cette citadelle et regarder au loin, le panorama. C’est là que l’on ressent un trouble profond, une sérénité de l’âme et une fusion avec le cosmos et cette fragilité devant un tel spectacle et toutes ces sensations que je devine, que j’ai peut-être déjà connues face à l’océan enfant, face aux éléments et que je suis encore capable de ressentir.

L’oiseau a terminé son déjeuner. Il se pose en équilibre sur une longue tige de millepertuis qui plie comme un roseau. Goguenard, il m’observe. « Alors ! Tu te décides ? » Semble-t-il me dire.

Je sais bien qu’il n’a pas fait le voyage, qu’il est bien trop léger pour cela. Il m’agace ce petit prétentieux libre d’aller et venir. Il se prend pour un condor !

Il n’a pas vu le gros chat. Il s’est fait croquer si vite. Restent les plumes. C’est bien triste. Je suis si peinée. La vie est brève… C’est peut-être un signe.

C’est décidé tout à coup, je pars. Je range les valises contre la porte d’entrée, cette fois.

Elles se sont regonflées d’orgueil ou de bonheur. Allez savoir avec ces objets inanimés qui feignent d’avoir une âme…

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