Germain n’a pas pris le bus aujourd’hui. Il rentre de son travail à pied et marche en slalomant sur le trottoir noir de monde, à l’approche des fêtes de fin d’année. Il a fait une entorse à ses habitudes mais regrette déjà. Sur le trottoir, il s’aperçoit que les déjections canines sont légion. Il saute par-dessus à la manière d’une danseuse de ballet, en levant les bras ou en faisant un écart la mine dégoûtée. A chaque pas, il se frotte à un quidam dont la propreté douteuse ou qu’il suppose telle, le dérange. Il a l’impression d’attraper tous les microbes, les bactéries et les virus qui volent, de traîner dans son sillage la puanteur additionnée de chaque passant qui le bouscule et s’incruste au fur et à mesure dans son pardessus.
Dans le bus 21, au moins, il peut se tenir à l’écart, et par la même occasion, s’ informer des nouvelles quotidiennes en regardant le journal par-dessus l’épaule de son voisin, de sa voisine, debout, se tenant à la barre, protégé de la saleté grâce à ses gants de moleskine que maman nettoie chaque soir religieusement. Il lorgne discrètement les quelques femmes avenantes du bus 21. Celles pour qui il est transparent. Toujours transparent, à cause de son regard fuyant sans doute, car Germain n’est pas vilain du tout. Puis, il observe par la vitre embuée, en faisant un « Zig » rapide et parfois un « Zag » pour agrandir son champ de vision, selon son humeur, du bout de son index ganté, le paysage monotone de cette ville grise de banlieue aux murs tagués. Les seules jolies couleurs de la ville pour tout vous dire.
Tout excité, il s’imagine lui aussi, maculant les murs ternes, la nuit, en cachette. Autrefois il dessinait bien et faisait aussi de jolies peintures à l’école primaire, il n’a sans doute pas perdu la main. Depuis quelque temps, Germain se surprend, dédoublé, dans un autre Univers, exécutant avec avidité sur un mur vierge, le petit muret situé face à son appartement par exemple, des femmes nues, aux seins énormes, pointés vers le ciel, dotées d’une chute de reins interminable et suggestive, refoulant par là-même, ses angoisses existentielles : « Ca me ferait du bien, tout de même ! » renâcle-t-il.
Alors, il marche dans le but de se défouler et d’oublier ce qui le démange si fort depuis quelque temps : repeindre en couleurs vives le muret de l’école primaire décrépit face à l’appartement qu’il partage avec sa mère. Mais pas n’importe comment ! Il y placerait, des créatures lubriques, emmêlées les unes dans les autres, une poitrine par là, une fesse charnue par ici, une cuisse musclée ailleurs, de toutes les couleurs, dans des positions invraisemblables. Il sait comment, il lui arrive parfois d’acheter des magazines « pas piqué des vers ! », des magazines, cochons quoi ! Et de sa fenêtre de chambre qui donne sur l’école, il pourrait tous les soirs, à la faveur du néon du lampadaire qui baigne le trottoir sur plusieurs mètres, « se faire plaisir » en goûtant visuellement son chef d’œuvre. Il en bave d’avance. Cela donnerait du piment à sa vie, des instants de jouissance et de toute puissance, protégé par ses rideaux de dentelle bleue. Il a préféré marcher ce soir, pour tenter de calmer ses ardeurs, ses tourments, mais surtout parce que, malgré tout, il a dans l’idée d’examiner de près en rentrant, le muret en question, le petit mur qu’il a choisi pour cible, le petit mur de l’école où les mamans conduisent chaque matin, à l’heure de son départ pour le bureau, leur rejeton et il aimerait tellement, se projetant déjà dans l’avenir, discrètement, biaisant de la prunelle, surprendre un regard de mère outrée à la vue de ce muret barbouillé d’obscénités. Ca lui déclencherait un renflement sous la ceinture, pour sûr ! Il s’en réjouit déjà ! Seulement, oui, seulement, il aura quarante ans bientôt et s’il se fait prendre à peinturlurer le muret, lui, l’homme transparent mais digne tout de même dans sa transparence, de l’avenue des Tilleuls – qui n’a jamais vu l’ombre d’un tilleul – l’homme irréprochable, qui, s’il se fait pincer, va passer pour un imbécile. Il ne sera plus du tout transparent pour le coup ! Et comme il avance tête baissée, en réfléchissant, il se fait bousculer et ça, vraiment, Germain, Il n’Aime Pas Du Tout.
Ce retour pédestre au bercail n’a pas eu vraiment raison de sa folie ordinaire. Il se prépare, comme à l’accoutumée à retrouver sa vieille mère qui lui a préparé comme toujours un excellent repas. Un bœuf en daube ou un poulet aux olives. Il rêve de fast-food, de kebab, de repas pris à l’extérieur avec des amis, dans l’euphorie. Il n’a pas d’ami. Il n’a pas d’ami et il n’en veut pas, en fait. Les amis vous serrent la main ou vous la posent sur l’épaule. C’est une situation insupportable ! Il se contente de rêver. Déjà à l’école primaire, petit garçon trop propre sur lui, il ne supportait pas qu’on le touche, il avait peur de salir ses vêtements et le simple contact d’une peau sur la sienne lui donnait la nausée. Mais aujourd’hui, il amorce en pensée, un virage qui s’apparente à une crise d’adolescence. Il a besoin d’aventure, de fantaisie plutôt, une fantaisie particulière en relation avec le sexe féminin, semble-t-il. Alors, il délire, il divague, il débloque… Il ne sait plus où il en est !
Il a l’impression que ses chairs vont exploser s’il persiste à vivre ainsi. Sans un faux pas, sans jamais un mot plus haut que l’autre, sans escapade farfelue qu’il n’a pas fait enfant pour ne pas déplaire à maman. Ses collègues de travail, tous casés, se moquent dans son dos. Chacun choisit théoriquement sa vie, mais a-t-il vraiment choisi la sienne ? Dans son bureau de la rue Balthazar où il est entré comme gratte papiers à dix-huit ans, dans cette société d’import-export, il est toujours resté fidèle à ce bureau et à ce grade de sous-fifre comme il est resté fidèle à sa maman. Sur le mur, une pâle photo en noir et blanc de l’appartement de la rue des Tilleuls et sur le bureau, dans un joli cadre, maman à trente ans avec une mise en plis toute fraîche et un joli fichu sur la tête qui mettent en valeur son visage juvénile.
Ce soir encore, il s’endormira dans son lit une place, dans ses draps bleus ciel bien repassés, la tête dans l’oreiller, les bras pendant de chaque côté du lit, repeignant en rêve le mur de l’école de créatures lascives.
Au petit matin, il s’apercevra confus que ses draps sont encore souillés. Il les mettra au sale mais maman découvrira « la chose » et pensera que, décidément, son grand garçon a besoin de prendre son envol. « Je l’ai trop choyé, trop couvé depuis la mort de son père! » se dira-elle.
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Maman a eu une idée de génie ce soir-là, du moins en est-elle persuadée. Elle est allée au restaurant du coin réserver une table pour trois personnes et elle en frétille d’avance sachant que Pauline, l’invitée, a toujours eu un faible pour son cousin. Aussi, Germain aperçoit-il de loin, devant son immeuble, deux ombres vaguement éclairées par le lampadaire, celui qui éclaire si bien le muret de l’école et si mal les portes des immeubles. Deux femmes dirait-on. Il en oublie son muret. Intrigué, il avance prudemment. Maman vient à sa rencontre et avoue, toute joyeuse : « J’ai fait une folie, je vous ai invités pour dîner à l’extérieur ! C’est bientôt Noël, il faut se divertir ! » Maman Marguerite, a organisé cette soirée sans prévenir Germain, sur un coup de tête et surtout parce que les draps bleus perpétuellement tachés lui causent bien du souci. Pauline, la cousine germaine de Germain, en mini-jupe, attend depuis un bon moment en se tenant d’un pied sur l’autre pour se réchauffer, tout près de tante Marguerite qui lui raconte les mille et une péripéties, et quelles péripéties, celles de son fils chéri, toujours égal à lui-même. Elle ne sait pas très bien pourquoi Marguerite l’a invitée mais ça lui fait une sortie. Elle a pris le bus 21 qui s’arrête devant l’école primaire, face à l’appartement de son cousin Germain.
« Bonsoir ma cousine… ! » clame Germain faussement joyeux, la reconnaissant à ses jambes droites comme deux poteaux. Déjà, petit, allongé sur une couverture proprette, dans le jardin de ses oncle et tante, il visait avec sa sarbacane les longues guiboles de Pauline, sûr d’avoir l’autre s’il ratait l’une, car Pauline restait des heures entières, les doigts dans le nez, sans bouger, plantée dans l’herbe à ne savoir que faire. Pauline est une grande saucisse plate si peu avenante que les hommes détournent systématiquement le regard. Malgré de nombreuses tentatives, et beaucoup d’acharnement, elle n’a jamais réussi à conquérir un mâle si laid soit-il. Elle a maintes fois tenté la chirurgie esthétique mais aujourd’hui, elle a un visage de belette statique, totalement inexpressif.
Maman les place l’un en face de l’autre avec une insistance à peine marquée et soudain, Germain remarque le visage de sa cousine. Il ne la reconnaît pas vraiment. Son faciès de belette lui rappelle la vilaine bestiole qui l’avait mordu, enfant, alors qu’il passait de longues vacances d’été à la campagne chez tonton Maurice. Il a envie de hurler. La plaie de la morsure s’était infectée et il est persuadé que Pauline dans un bond de carnassière affamée va se jeter sur lui, par-dessus la table. Mais sa bonne mère converse pour trois, bien haut, en feignant une joie si peu naturelle et pas vraiment communicative que le bruit de fond étourdissant finit par envahir le périmètre imparti et le rassure un peu. Pauline boit toujours des yeux son cousin germain, surtout de l’œil droit, car elle a toujours cette coquetterie dans le gauche. Il faut reconnaître qu’elle se languit vraiment d’être esseulée et que ça la travaille tant que le premier idiot venu l’aurait remarqué.
C’est une soirée aux chandelles avant l’heure de Noël pour se mettre dans une ambiance festive et Germain a beau placer une bougie entre Pauline et lui pour éviter de croiser cet œil cyclopéen et insistant tellement le désir l’agrandit, la bougie se déplace toute seule semble-t-il, et Pauline, avec son petit doigt, fait un va et vient sur le bord de son décolleté, tout en papotant, l’air de rien, montrant par là-même la naissance d’une opulente et ferme poitrine. Germain reconnaît que c’est là un bien joli attribut et prend son stylo pour faire un croquis sur la nappe en papier, des seins épanouis de sa cousine. « Que dessines-tu, mon chéri ? » demande Marguerite. Balbutiant, Germain répond : « Une paire de lunettes, maman ! Enfin, je ne sais pas au juste, j’aime assez croquer les courbes !» La réponse de Germain détend l’atmosphère. La conversation jusque là insipide s’oriente vers des cours de dessin que les deux cousins pourraient prendre ensemble à la Maison de la Culture du quartier. Germain pense aux fusains qui tâchent les doigts, aux crayons gras salissants qu’il faut perpétuellement tailler, aux pastels qui s’incrustent dans les ongles et il se voit tout à coup, cagoulé, avec une bombe de peinture devant le mur qui le hante. Il a une soudaine envie de planter là ces deux femmes qui l’insupportent pour aller commettre son forfait. Alors, il avale, coup sur coup, lui qui a si peu l’habitude de boire, son verre de vin puis d’autres qu’il se sert sans proposer à ses voisines. Marguerite, offusquée par l’indélicatesse de son fils, demande un autre pichet, sert un verre à Pauline qui l’avale d’un trait et en redemande d’autres.
D’interminables sanglots secouent la carcasse de Pauline. « Je me marierai jamais ! » pleure-t-elle. Marguerite se jette à l’eau, si l’on peut dire et annonce : « Mariez-vous, les deux cousins ! Vous êtes faits l’un pour l’autre ! Vous vous connaissez si bien ! Vous en mourrez d’envie ! »
Germain, excédé et saoul comme un pape, quitte pour de bon la table. Il court vers l’appartement et va chercher ce qu’il a caché au fond d’un placard, une salopette, une cagoule et un sac contenant des bombes de peintures. Vêtu comme un voyou, il se précipite vers le muret et commence à tracer ses créatures. Pas si facile ! Il ne s’est pas entraîné ! Il persévère. Personne en vue, il s’applique. Il se régale, ô comme il se régale ! Il fait au mieux. Les vapeurs de l’alcool lui brouillent la vue mais un grand bonheur l’envahit.
Le bruit strident d’une sirène fend la nuit. Derrière ses carreaux, l’insomniaque voisine de palier a tout vu. Elle a prévenu la police qui, patrouillant dans le quartier, a rapidement découvert le tagueur. Germain est maîtrisé. Marguerite et Pauline attirées par le vacarme sortent du restaurant, se soutenant mutuellement car Marguerite a terminé le pichet de vin, peinée par la situation conflictuelle. Elles avancent, titubantes, sur les lieux.
Un policier ôte la cagoule de Germain. Marguerite manque de s’évanouir en reconnaissant sa progéniture.
Après le sermon de la police qui juge la fresque exécrable, la punition suprême lui tombe dessus. Marguerite, histoire de marquer le coup, gifle son grand benêt qui n’en revient pas.
Germain a écopé d’une sanction délicate. Il exécutera des travaux d’intérêt général le temps nécessaire pour repeindre avec soin, la façade de la Maison de la Culture, de jolies fleurettes multicolores car tout le monde s’accorde à dire que le bâtiment est bien terne et la ville de banlieue a besoin de couleurs.
Depuis cet incident dramatique, le même cauchemar hante Germain. Dans un décor champêtre, une belette coiffée d’un képi s’apprête à lui trancher la gorge. Il se réveille en sursaut, ses draps sont trempés. Il est redevenu énurétique comme il l’avait été jusqu’à l’adolescence.

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